Mais comment peut-on s’intéresser aux cailloux ? Les plantes, les civilisations sont des sujets vivants, eux ! Certes. La roche est minérale. Elle n’héberge pas la vie. Son langage est hermétique et pour le discerner il faut prêter l’oreille. La Terre, planète morte ? Nous percevons chaque jour les indices de ses palpitations, de sa vie intérieure. Colères des volcans, tremblements de terre, crevasses béantes... Nous sommes doucement, très doucement emportés, océans et continents, sur d’immenses plaques qui s’éloignent ou se rapprochent, flux et reflux, miroirs fidèles des énormes convections thermiques internes. Mais c’est qu’elle est vivante notre terre, dynamique et active ! Chaque jour en apporte la preuve. Les Alpes continuent de surgir, par à-coups ; des zones littorales est-camarguaises s’enfoncent ; les plages des Saintes-Maries se sculptent à vie humaine... Rien n’est éternel. Le meilleur granité cévenol se transforme en sable et celui, doux au pied, de nos plages risque de devenir une roche particulièrement solide... Toutes ces évolutions qui se produisent là, sous nos yeux, s’inscrivent dans un rigoureux livre de bord... Déchiffrons-en quelques pages car l’Histoire du Monde est racontée sans bruit à celui qui sait voir...
Les Cévennes ? Un ancien Himalaya ! Dans le nord du Gard et de l’Hérault, les Cévennes allongent leurs crêtes sombres. Le matériel qui les constitue fait partie d’un ensemble beaucoup plus étendu comportant Bretagne, Massif Central, Ardennes, Vosges... C’est la fameuse chaîne Hercynienne (du nom latin de la Forêt-noire, Hercynia silva). Les roches sont ici vieilles, très vieilles... parmi les plus anciennes de France : 400, 500 millions d’années... la chaîne s’est soulevée pendant la période dite Carbonifère (qui porte du charbon) il y a 320 millions d’années environ. Cette chaîne, véritable Himalaya englobait une région énorme : Angleterre, Belgique, Calabre, Sardaigne, Afrique du Nord, Mauritanie... Il n’y avait ni Méditerranée ni océan, les continents, soudés, formaient un seul bloc : la Pangée ou continent unique... Vers 280 millions d’années toute notre région se casse et ces énormes fractures vont jouer un rôle capital dans la suite de notre histoire. Les schistes et granités cévenols constituent de nos jours l’arrière-pays montagneux où viennent s’appuyer les plateaux calcaires de nos garrigues.
Téthys ! Ancêtre de notre Méditerranée (La Méditerranée n’est toutefois qu’une partie de l’ancienne Téthys) Très rapidement l’érosion de cette formidable chaîne a lieu et vers 225 millions d’années c’est un pays très aplani qui existe. Les grandes failles ayant fracturé la Pangée vont désormais morceler ce continent. Entre les parties qui se disjoignent apparaissent maintenant les océans... C’est ainsi que la Téthys, mer énorme située entre l’Europe et l’Afrique, s’installe dans nos régions. C’était, dit-on, l’une des Titanides qui, unie à l’Océan, son frère, a engendré les fleuves... Mais ceci est l’histoire des Dieux... C’est de la mer que vont venir maintenant des dépôts. La mer, l’ancêtre en partie seulement de notre belle Méditerranée, était là : Téthys, mer nourricière, mer féconde, portait dans ses eaux les éléments qui plus tard formeront la matière même de notre “pays”. Peu profonde au niveau des Cévennes et du Massif Central actuels, cette mer dépose à la fin de la période dite Jurassique (du Jura), vers 140 à 150 millions d’années, d’épaisses couches calcaires. (Kiméridgien et Portlandien).
Ces calcaires, blancs, massifs, épais vont former l’ossature de la partie ouest de nos garrigues c’est-à-dire les zones nord montpelliéraines : massifs de la Séranne et la Cellette ; grandes étendues pastorales de Viols-le-Fort ; garrigues de Cazevieille ;
Pic Saint-Loup Ils bordent toutes les Cévennes sur leur flanc sud. On suit cette frange de calcaires épais dont la limite est marquée d’un chapelet de villes : Saint-Hippolyte-du-Fort, dominé de crêtes dentelées, Anduze, avec ses gigantesques plis surplombant le Gardon, Alès, Bessèges et bien plus loin Aubenas. Si, au nord immédiat de Nîmes nous ne rencontrons pas ces roches c’est qu’elles sont recouvertes de dépôts plus récents. Mais des sondages profonds, au cœur de la Vaunage, révèlent leur présence à plus d’un kilomètre ! (Sondage : Vaunage 2 cartes géologiques Sommières.) Nous entrons maintenant dans la période dite Crétacée (de la craie, nom de la roche formée en grande quantité à cette époque). Au début, vers 130 millions d’années, la mer va déposer la plupart des marnes de nos bassins (Valanginien). Ces terrains, mélange d’argile et de calcaire, constituent un matériel tendre. L’érosion a creusé dans ces marnes toute une série de bassins : ceux de Saint-Hippolyte-du-Fort, de Pompignan, de Saint-Clément par exemple. En certains endroits ce sont de véritables plaines qui apparaissent : toute la région de Lédignan avec Canaule, Savignargues, Moulézan, Aigrement. N’oublions pas aussi le grand bassin Vaunageois englobant de nombreux villages : Caveirac, Langlade, Calvisson, Clarensac, Congénies... L’importance de ces bassins est extrême. Les eaux de ruissellement ont déposé dans ces parties basses des fragments calcaires et des limons plus ou moins argileux. Le tout s’imbrique et forme des glacis, des dépôts fertiles de piedmont. Plus tard, les hommes défricheront en premier ces lieux au sol épais, humides et productifs. Ainsi, au début de ces temps Crétacés, une grande mer s’étendait dans ces régions sud-cévenoles. Au fond des eaux tranquilles se déposaient des sédiments fins et épais. Parfois la coquille d’une Ammonite (mollusque marin) morte venait s’intercaler entre deux bancs de vase. Bien plus tard le promeneur étonné découvrira parmi les plantes le vestige spiral de cette grande mer disparue... La période suivante est dite du Barrémien (de Barrème - Basses Alpes) et dure de 125 à 115 millions d’années. L’activité de la mer va avoir une importance capitale : elle dépose la presque totalité des calcaires épais des garrigues... Cependant vers les régions du Gardon, de la Cèze et de la vallée de l’Ardèche, cette mer abandonne une autre sorte de calcaire, blanc, très massif celui-là, pétri d’organismes ayant la même écologie que les coraux, (c’est l’Urgonien des géologues). Ce sont des animaux lamellibranches appelés Rudistes, à coquilles épaisses et qui forment de véritables massifs par leur accumulation. On trouve de très beaux de ces fossiles au Mont Bouquet (près d’Alès-Gard).
A partir de 115 millions d’années la mer se retire d’un endroit bien particulier de nos régions. Il apparaît à ce niveau un bras de terre émergé couvrant toute l’étendue - ou presque - de nos garrigues est-languedociennes. Ce bras, véritable isthme appelé Durancien reliait le massif Cévenol à celui des Maures-Esterel. Large de 80 à 100 km environ, orienté ouest-est, sa limite sud passait un peu plus au large de notre côte actuelle et, au nord il s’étendait jusqu’à la ligne Bessèges-Avignon-Apt-les Maures. Sur cet isthme couraient d’énormes Dinosaures dont les ossements hantent de nos jours les garrigues proches du village de Fons, près de Saint-Mamert... On peut dire que l’histoire du Secondaire est extrêmement importante pour qui veut comprendre l’origine des garrigues.
Toutes les roches calcaires, qu’elles soient d’âge Jurassique (nord de Montpellier) ou Crétacé (nord de Nîmes) ainsi que les parties marneuses des bassins sont issues des eaux chaudes de cette tranquille Téthys. Ce sont ces bancs rocheux qui, beaucoup plus tard, conféreront à notre “pays” le charme aride et sauvage que nous lui connaissons.
Une période troublée... En quelle mesure la formation des lointaines Pyrénées a-t-elle une influence sur la géologie du Languedoc-oriental ? Comme nous l’avons vu, les plaques à la surface de la Terre ne sont pas fixes, elles se déplacent lentement, très lentement, 2 à 15 centimètres par an ! C’est la plaque Africaine qui va maintenant jouer pour nous un rôle immense : après avoir, dans les périodes précédentes, coulissé vers l’est et permis l’ouverture de la Téthys, elle va maintenant migrer vers le nord, Ce faisant elle ferme peu à peu le bassin Téthysien et pousse l’Espagne à son tour vers nos régions, vers la plaque Européenne. Dans cette collision, une énorme chaîne de montagnes se forme, de Bayonne au massif de l’Esterel : ce sont les Pyrénées. Cela se passait il y a 45 millions d’années environ (Bartonien). Mais l’énergie dissipée par cette rencontre est énorme. Elle provoque d’autres plissements en vagues parallèles à la grande chaîne pyrénéenne est-ouest, et qui se propagent vers le nord, vers notre Languedoc. C’est ainsi que toutes les couches calcaires (et autres) du Secondaire se mettent à onduler, avec des “creux” (synclinaux) et des “bosses” (anticlinaux). Un lendemain de pluie, dans la limpidité retrouvée d’un ciel serein, gravissez le Saint-Loup. Ses 658 mètres témoignent de cet épisode heurté de notre histoire géologique. Découvrez ensuite autour de vous, toutes les vagues, les vagues pétrifiées des crêtes calcaires blanches alternant avec les parties sombres des bassins...
L’époque des effondrements L’histoire géologique ressemble à toutes les autres histoires : avec ses périodes calmes, telle la tranquille mer crétacée ou bien ses bouleversements comme l’apparition des Pyrénées. Notre région soumise jusqu’ici à des compressions (la plaque Africaine s’avançant sur l’Europe) va être exposée, l’histoire varie, à des étirements cette fois. De vieilles cassures de l’époque hercynienne vont rejouer. Les plateaux calcaires vont être maintenant fracturés par des failles de direction Nord-Est Sud-Ouest. C’est la période dite Oligocène, qui dure de 37 à 25 millions d’années. De grandes fossés s’ouvreni tel celui d’Alès-Barjac au nord est et celui, plus petit, de Sommières au sud-ouest. Plus au sud encore, les effondrements sont gigantesques : toute la partie est, de Cerbère à Toulon, de l’énorme chaîne pyrénéenne s’enfonce sous les eaux... Un peu plus tard, la plaque Africaine continuant sa lente migration vers le nord-est, fera surgir les Alpes, ceci ayant très peu d’influence sur la configuration de notre contrée. Beaucoup plus à l’est, d’autres chaînes montagneuses apparaissent : Taurus, Zagros... le grand bassin Téthysien se ferme peu à peu. Ceci aura une grosse influence sur révolution climatique de nos régions. Nous le verrons au chapitre suivant. Chez nous, à l’Occident, se dessine maintenant l’ancêtre très proche de la Méditerranée, notre mer... et celle-ci commence aussitôt sa propre histoire...
La pierre du Pont du Gard Le savaient-ils ces artistes Romains qu’ils utilisaient, pour leur œuvre géniale la roche résultant de l’activité des premières vagues méditerranéennes ? (L’image du Pont du Gard symbolise ici, par sa substance, toute la période miocène et non celle de ses premières assises.) En effet c’est dans le chenal situé entre le vieux Massif Central et les Alpes nouvelles que s’engage maintenant la mer. Nous sommes à l’époque Miocène, vers 25 millions d’années. Plus précisément le passage s’étendait en largeur des environs de Montpellier à ceux d’Aix-Marseille (peut être plus à l’est) le chenal remontait ensuite vers le nord : Valence, Lyon, la Suisse même...
Dans la région des garrigues de Nîmes et d’Uzès. la ligne du rivage était très proche. La mer, sur notre “pays” a donc déposé des roches que l’on rencontre à quelques kilomètres au large seulement. On appelle molasses de tels sédiments. Ce sont des sables consolidés dans lesquels on découvre de très nombreux restes cassés d’organismes littoraux : mollusques tels les coquilles saint-jacques, les huîtres, les turritelles et parfois le naturaliste que la chance favorise détache avec précaution d’extraordinaires dents de requins d’étonnante fraîcheur malgré leurs 20 millions d’années... Démantelés par l’érosion la plupart de ces dépôts ont disparu. Il en reste néanmoins quelques lambeaux. Ils forment d’ailleurs des buttes pittoresques où se perchent des villages fameux : Villevieille, Montpezat et surtout les très belles agglomérations de Vers et Castillon du Gard. La délicate ville d’Uzès est construite sur de telles formations. L’homme a utilisé avec bonheur les ressources de la région. Ces dépôts littoraux ont donné d’excellents matériaux de construction. Les carrières de Castries et surtout celles de Vers (près de Remoulins) produisent de très belles pierres de taille ou de parement. Sur le dernier degré de ce pont prodigieux qui relie deux garrigues, traversez le Gardon. Appréhendez d’un seul coup, à la manière de l’oiseau, la houle proche des Yeuses. Caressez un moment la pierre chaleureuse qui recèle, pétrifiée, la mélodie perpétuelle des vagues...
Notre pays se modèle Dans le dernier million d’années, les agents atmosphériques vont ciseler la région telle que nous la connaissons. Certaines “vagues” calcaires (les anticlinaux) vont être démantelées par l’érosion. Celle-ci va permettre aux marnes sous-jacentes d’apparaître. Telle la Vaunage. Ailleurs les rivières vont s’enfoncer littéralement dans le pays qui se soulève doucement, qui se met en relief. C’est ainsi que naissent, à une époque très récente les belles vallées de l’Ardèche, de la Cèze, du Gardon et celle de l’Hérault...
Une vue d’ensemble Le dessin de la page 23 ébauche les grands traits de la structure géologique de nos régions et résume l’histoire qui vient d’être contée. Le Languedoc oriental présente trois grandes zones : Au nord, les vieilles Cévennes, (schistes et granités de l’Aigoual et du Lozère). Au centre, une partie constituée par des couches calcaires (Jurassiques et Crétacées) ondulées (phase pyrénéenne) avec, par endroits des bassins : Alès-Barjac, Sommières (période Oligocène). C’est là le royaume des garrigues.
![]() Structure géologique simplifiée de la zone des garrigues |
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