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Les Ecologistes de l'Euzière

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Chapitre 2 : Une forêt : végétation naturelle de notre Midi

La forêt méditerranéenne

 

En train dans la vallée du Rhône C’est l’hiver. A grande vitesse le train Lyon-Marseille s’engage dans la vallée du Rhône. Le voyageur voit défiler les éléments habituels des paysages... le grand fleuve parmi les terres labourées riches en espérances, les maisons aux jardinets bien nets, les routes aussi avec le cheminement éternel des hommes...

Dans un éclair, ce sont des arbres, lisses et nus, squelettes fixés dans l’attente du renouveau, que la vitesse emporte... Brusquement, sur la colline, des arbres différents viennent maintenant d’apparaître. Ce sont des sortes de boules serrées, petites, rameuses, mais surtout, surtout, ces arbres portent des feuilles ! Notre train pénètre, indifférent, entre ces monts où soleil et limbe échangent désormais des éclats complices... Car ces arbres-là sont les portes mêmes d’un empire nouveau : le monde méditerranéen.

Les plantes s’associent Notre monde est celui des associations. Dans toutes les villes, les villages les plus humbles, une mode fait fureur : celle des associations. Ce faisant, l’homme sait-il qu’il ne fait que reproduire ce que la Nature a “inventé” bien avant lui ? Le voyageur pressé décèle dans les paysages qu’il traverse des différences. Ici forêts, puis clairières, là des champs, parfois mares et ruisseaux. Ces diverses parties, mosaïques du paysage, hébergent chaque fois tout un groupe de végétaux différents. Ces ensembles de plantes, bien caractéristiques d’un milieu particulier prennent le nom d’associations végétales. Il est évident que si un élément du milieu varie, exposition au soleil, altitude, humidité, vent, il entraîne immédiatement un autre groupement, une autre association végétale... Celle-ci est le reflet fidèle du milieu. Dans toute association il y a une forme végétale bien représentée et qui recouvre par son feuillage la surface du sol. C’est l’élément dominant. Cette forme va entraîner toute une série d’espèces dites compagnes c’est-à-dire toujours largement présentes à ses côtés, des complices en quelque sorte... Nous savons que les éléments naturels fondamentaux contribuant à la formation d’une association végétale sont le climat et le sol. Dans la région des garrigues le support reste en général calcaire ou marneux ce qui n’implique que des différences somme toute mineures. C’est en définitive l’altitude avec ses corollaires la pluie et la chaleur qui va répartir les diverses associations dans leur domaine respectif. Il est évident, que les divers types de forêts n’existent plus depuis fort longtemps. C’est justement l’objet de cet ouvrage. Mais il faut voir ici les potentialités de nos régions à porter telle ou telle association végétale. Regardons notre “pays” avec les yeux du botaniste et faisons fi des œuvres humaines.

La “forêt primitive” Prudence. Il est très difficile de nos jours de se représenter la forêt primitive à la fin des temps glaciaires pendant le réchauffement climatique. Supposons que l’homme n’intervienne plus. Supposons qu’il n’y ait, dans notre Languedoc pendant cent ans environ, ni feux, ni troupeaux, ni cultures... la végétation, soumise seulement aux influences du sol et du climat tendrait vers un état d’équilibre (relatif) que les botanistes appellent climax. Ce mot n’est pas synonyme de climat mais évoque un degré, un état final que pourraient atteindre nos communautés végétales. Celles-ci sont dites alors climaciques (de climax). Si l’on regarde la carte botanique de la région, nous voyons que deux associations se partagent notre milieu. Au sud, le domaine du Chêne vert. A mesure que nous nous déplaçons vers le nord, on entre peu à peu dans celui du Chêne blanc. Mais ceci est l’interprétation de l’état actuel de notre végétation... Or, le problème est le suivant : Le Chêne blanc, nous le verrons, a besoin de terres profondes, humides. Après les froids du Quaternaire ancien c’est le premier à se mettre en place. Le Chêne vert, lui, a une grande amplitude écologique. Il peut vivre sur des sols profonds mais aussi sur le rocher. Mais, à mesure que se mettait en place notre forêt primitive, l’homme, justement, avait besoin lui aussi des terres profondes pour établir ses cultures... Il a donc favorisé le Yeuse par l’arrachage du Chêne blanc et la répartition actuelle de nos associations végétales est fortement entachée de l’action humaine plurimillénaire. D’après l’Atlas du Languedoc-Roussillon (Atlas du Languedoc-Roussillon 1969) le Chêne blanc tend actuellement, du fait de la diminution de l’action humaine, à reconquérir un territoire qu’il occupait avant la déforestation. Si l’on observe nos régions en mars, on repère très bien, dans le paysage, les chênes blancs à leurs feuilles brunes, sèches, mortes, portées encore sur les rameaux. De nombreux individus isolés sont visibles dans les parties les plus méridionales de nos contrées. Ceci témoigne d’une grande extension potentielle. En Vaunage, territoire situé au sud de nos garrigues, J.-P. Barry arrive aux mêmes conclusions (Barry J.-P. 1960) : “nos observations nous ont presque toujours conduit à admettre un mélange des deux espèces (de chênes) avec prédominance, certes du Chêne vert”. Plus loin : “Comment concevoir notre association climacique autrement que par un mélange des deux chênes ?”. Un autre auteur, J.-L. Vernet (Vernet J.-L. 1985) constate : “il suffirait de remplacer de nos jours les cultures installées dans les plaines languedociennes par le Chêne blanc pour obtenir une image proche de la réalité forestière au début du Néolithique”. On peut donc, se représenter la forêt primitive d’il y a 8 000 ans environ comme étant mixte, formée par des chênes blancs et verts en mélange. Par contre les associations des plantes compagnes de ces deux arbres vont progressivement, du sud au nord, varier considérablement. Ceci va permettre de considérer un groupe climatique de type “chaud” aux limites méridionales de notre “pays” et, à l’opposé, un autre groupe d’espèces compagnes de type climatiquement plus frais.

Chênaie mixte de type méridional Des deux chênes présents on peut commencer par décrire ici le Chêne vert ou Yeuse. Quercus (pour ne pas alourdir le texte, tous les noms latins se trouvent sur un index à la fin du volume. Le signe (L) suit le nom languedocien de la plante (d’après l’ouvrage de Harant H. 1982) est le nom du chêne chez les Romains. Les naturalistes latins avaient même distingué cette espèce et rappelaient Ilex. L’ancien provençal l’a transformé en Euse (Lieutaghi P. 1969). D’où les noms languedociens tels Euzet, Euzière, Deleuze... C’est l’élément admirablement adapté à la sécheresse de notre Midi. Il peut pousser sur les sols les plus arides, les terres les plus ingrates, les calcaires les plus compacts. Son tronc jaillit parfois de la roche même ! Pour Harant (Harant H. 1982) le celtique gar signifie rocher et garric “l’arbre du rocher”. Indifférent à la nature du sol (il “monte” sur les Cévennes siliceuses), d’une extraordinaire sobriété, dans ce pays où la moindre pluie s’infiltre... Il peut supporter des froids très vifs et brefs (moins 20 - moins 23° !), mais il gèle parfois au fond des bassins où l’air froid et humide stagne. Il est donc parfaitement adapté à ce climat heurté, paradoxal, qui nous choque parfois mais que l’on aime... Par ses grandes facultés d’adaptations écologiques cet arbre est largement représenté dans la plupart des paysages végétaux languedociens. Dans le nord des départements du Gard et de F Hérault il se mélange avec le Chêne blanc, et remonte vers le nord dans les grandes vallées. Sur les “adrets” des flancs sud-cévenols il atteint 6 à 700 mètres d’altitude. Dans ces cas extrêmes, il a perdu la plupart de ses “compagnes”. Quelles sont ses compagnes ? Si le Yeuse domine largement et forme la couche végétale supérieure (les botanistes parlent de “strate arborescente”), il existe sous son couvert de nombreuses espèces de taille plus petites ou arbustes. La Viorne-fin : son feuillage est élégant, fourni, épais. Les fruits, en bouquets nombreux, sont de minuscules perles métalliques... L’Alateme ou Nerprun alaterne, Aladern ou Daladem (L). Son feuillage, ses fruits rougeâtres lui confèrent un aspect très décoratif. Mais pour ne pas le confondre avec le suivant observez bien ses feuilles qui sont alternes. Le Filaria, Alaverd ou Aure (L) possède, lui, des feuilles opposées et de petits fruits globuleux, bleuâtres. Le Térébinthe ou Pudis (L) et son proche parent le Lentisque sont des Pistachiers. L’alchimie de l’automne rend somptueuse les feuilles du premier et l’hiver les emporte, tandis que le second garde les siennes. Beaucoup plus frileux, le Lentisque se confine aux endroits les plus chauds. Ils recèlent tous deux une résine odorante très recherchée des hommes de l’Antiquité.

Le Chêne kermès, (on devrait dire chêne à kermès. Mais les botanistes, par usage, emploient le terme de chêne kermès, ce qui est impropre. Plions-nous à l’usage) Garni ou avau (L) c’est le chêne à cochenille (kermès). Il porte en effet une galle (excroissance due au parasitisme) produite par la piqûre de la femelle d’une cochenille (insecte hémiptère). Cette galle récoltée au Moyen Âge servait à la confection d’une teinture rouge fameuse. De nos jours la chimie... Il porte un feuillage dense et extraordinairement piquant et, bien que nain, il occupe une place très importante dans la physionomie des garrigues. Nous le verrons. Au-dessous de ces arbustes existe une autre couche végétale ou “strate”. On y trouve le Chèvrefeuille bien connu, dont l’odeur, exceptionnelle, envahit la douceur de nos nuits, au début de l’été. Parfois ce sont de véritables lianes telles la Clématite. Sa très longue tige envahit les supports variés qui se couvrent, l’automne venu, de vagues blanches de fruits plumeux. La Salsepareille ou Smilax, Saliège ou Ariège (L), c’est encore le Liseron épineux. Liane elle aussi mais armée cette fois : tige, pétiole, limbe même sont garnis de crochets acérés. Prenez vous les chevilles dans leur entrelacs... Avant l’hiver les lanternes de ses fruits rouges éclairent nos sous-bois. Les Asperges, en ces lieux s’étirent vers la lumière et la Garance voyageuse recouverte elle aussi de crochets innombrables, monte la garde autour des souches de chênes. Si l’ombre est épaisse nous rencontrerons le Petit-houx ou Fragon. Cette espèce est trompeuse. Elle se fait prendre pour le Houx véritable, ce qui est une première erreur. Elle fait semblant ensuite d’avoir de vraies feuilles ce qui en est une seconde. Mais les merveilleux bouquets de Noël, où le vert glauque des “feuilles” porte le joyau rubicon du fruit globuleux, font vite oublier ses mensonges. Déplaçons-nous vers le nord. Des espèces disparaissent maintenant. Le Chêne kermès, le Lentisque, le Laurier-tin... c’est là un premier groupe de plantes frileuses. Plus au nord encore, d’autres plantes se raréfient. Elles se localisent désormais dans des stations privilégiées par la douceur d’un microclimat, à la “cagne” en quelque sorte. Nous trouvons, dans ces abris, le Romarin, le Smilax ainsi que le Daphné sain-bois ou Garou. Le caractère le plus marqué de ces végétaux des zones méridionales est qu’ils possèdent un feuillage persistant. Les feuilles sont épaisses, rigides, coriaces et adaptées à la sécheresse. Après la moindre pluie, l’assimilation chlorophyllienne peut se faire et l’eau, si rare. est économisée. La douceur de notre climat permet d’avoir de belles journées d’hiver. Ici encore la plante, pourvue de feuilles peut élaborer du bois même pendant la “mauvaise saison”... Plus nous nous déplaçons vers les Cévennes et plus cette forêt primitive évolue graduellement. D’autres espèces, favorisées cette fois par les précipitations plus abondantes s’installent. Le paysage, à petits pas, évolue. Il n’y a pas de limite nette, de coupure tranchée entre le pôle “chaud” et celui “froid”. Il y a interpénétration, à la faveur de stations bien particulières (vallées encaissées, corniches rocheuses, flanc nord, comme celui du Pic Saint-Loup). C’est ainsi que l’on peut concevoir un autre cortège végétal situé au nord de nos garrigues languedociennes.

Chênaie mixte à caractère plus frais Les arbres à feuilles caduques vont prendre une place de plus en plus importante. Dans ces zones, le Chêne pubescent trouve des conditions optimales. Il faut penser aussi que la dégradation humaine a conduit à l’érosion d’un sol qui devait être beaucoup plus épais qu’il ne l’est sur des régions de calcaire massif et qui sont, de nos jours, le refuge du Yeuse. P. Marcelin (1971) cite Boissier de Sauvage donnant à garig le sens de Chêne. Mais ce dernier auteur parle de “CASSE” en précisant qu’il s’agit d’un mot Gaulois signifiant “Chêne blanc”. D’où l’explication des toponymes formés avec cassé Cassagne, Lacassagne nombreux dans nos régions. Tronc noueux, plus ou moins tortueux, l’arbre atteint 10 à 15 mètres, la cime arrondie confère à l’ensemble la majesté des nobles. Le nom d’espèce, pubescent, désigne le fin duvet blanchâtre qui tapisse (plus ou moins...) les lobes inférieurs des feuilles. Celles-ci, l’hiver venu, meurent, se dessèchent et persistent sur les rameaux jusqu’au printemps suivant. S’il résiste ainsi aux hivers rudes il n’a pas le loisir de fabriquer, comme son cousin le Yeuse, du bois pendant les belles et chaudes journées d’hiver. Il lui faut attendre que le cycle des saisons lui apporte la livrée nouvelle de son usine chimique... le limbe. Mais cette usine-là ne fonctionne qu’une vie de feuille... c’est-à-dire 6 à 7 mois. Il ne lui est pas possible de perdre sur cette courte période les deux mois d’arrêt dus à la sécheresse. Il lui faut donc, à ce chêne, des sols épais, pourvus d’une réserve en eau suffisante pour passer les mois estivaux. Souvent les hasards des structures géologiques lui offrent ces terrains profonds, situés surtout dans le fond des bassins. Il apparaît alors et peut même éliminer le Yeuse dans les parties les plus méridionales de nos régions. Mais dans ces lieux, ce chêne va trouver en l’humain un ennemi implacable car c’est justement sur ces sols que l’homme va établir ses cultures... la hache, la serpe ou le feu le délogeront. D’autres végétaux apparaissent, accompagnant ce chêne. L’Erable de Montpellier, l’Agast (L) déjà présent dans le domaine du chêne-vert il trouve ici son optimum. Très facilement reconnaissable à ses feuilles trilobées et coriaces et à ses fruits doubles munis de deux ailes membraneuses rapprochées (samare). L’Amélanchier ou Amalenquièr (L). C’est l’arbuste discret des collines. Très tôt les groupes de fleurs blanches éclatent au moment où les feuilles ont encore leur pilosité protectrice... Puis celles-ci deviennent ovales alors qu’un fruit, minuscule, lentement se forme... pour un repas d’oiseau... Le Buis ou bois (L). Arbuste bien connu de tous et qui joue un grand rôle dans la physionomie du paysage. Il est capable de “descendre” bien au sud, où il se cantonne sur les ubacs, de préférence, mais aussi de “monter” sur les étendues steppiques des Causses. On rencontre aussi comme compagnes, le Fusain, aux feuilles caduques, lancéolées et dont les fruits rouges ont la forme caractéristique d’un bonnet de prêtre ; le Troène agitant dans les sous-bois leurs grappes dressées de fruits noirs, luisants, vénéneux ; le Poirier faux amandier à port extrêmement rameux, mais dont les nombreuses épines interdisent toute approche ; le Bois de Sainte Lucie et bien d’autres...

Des forêts ? Quelles forêts ? Si la potentialité de nos régions est de porter ces types d’associations végétales, le promeneur est surpris de ne pas rencontrer, au cours de ses promenades, de véritables forêts. Il n’y a dans nos régions que des lambeaux de forêts... et qui ne sont même pas des restes de la forêt primitive ! On peut citer dans le Gard (Typologie forestière 1984) quelques-uns de ces ensembles forestiers, tels, sur la vallée de la Cèze, en amont de la Roque, les bois des Verdières et de Goudargues. Sur le grand plateau au nord d’Uzès c’est le bois de Saint-Quentin. Au sud-ouest, dans la Vidourlenque le bois de Lens et à proximité de Quissac le massif de Coutach. Dans le nord de l’Hérault on trouve le bois de la Baume, celui du Capucin et, à cheval entre les deux départements le bois de Mounier et celui de Paris... Le promeneur retrouvera, parmi les frondaisons de Malmont ou de Rochefort (forêts du nord-est de Remoulins) la joie de renouer avec un environnement disparu. Il pourra, dans la quiétude des lieux se livrer au bonheur simple et rustique du “repas tiré du sac”. Mais que ce même promeneur fasse œuvre d’imagination lorsqu’il contemplera les étendues arides, où le calcaire abonde, des bois de Paris ou de Coutach (sud de Quissac) : ces maigres boqueteaux ne portent-ils pas l’espérance de la yeusaie future ?

Cette grande forêt méditerranéenne primitive dont nous venons de voir les éléments les plus caractéristiques va maintenant être progressivement dégradée jusqu’aux stades les plus ultimes.

Nous allons aborder l’Histoire des Hommes. Si les premiers languedociens furent des chasseurs-cueilleurs ils vécurent, semble-t-il, en bonne harmonie avec leur environnement. Par contre depuis que nos ancêtres sont devenus bergers et agriculteurs le manteau forestier disparut petit à petit de notre paysage. C’est cette action humaine, lentement destructrice, qui est à l’origine de nos garrigues, action que nous allons maintenant aborder.

Page extraite de "Garrigues en pays languedocien" de Clément Martin. Pour en savoir plus : http://www.wikigarrigue.info Et aussi : http://www.foret-mediterraneenne.org/
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