A l’époque du Cuivre, la forêt s’ouvre... Le fil du Temps, que celui-ci tisse doucement, nous amène maintenant à saisir les activités des hommes de l’âge des Métaux dans notre région et surtout à connaître leurs effets dans l’environnement de l’est languedocien. Arrivent les découvertes du Cuivre (Chalcolithique), du Bronze, du Fer ensuite. Nous sommes en 2200 avant notre ère. Mais l’outillage de silex, l’outillage lithique perdure : toujours ce décalage entre la découverte et la généralisation de son utilisation... De plus, pour bien situer le problème, car il devient complexe, notre région entre dans une nouvelle phase climatique. Vers - 2500 ans, souvenez-vous, prend fin la période “Atlantique” caractérisée par la douceur de ses températures et son humidité, ceci ayant largement favorisé le développement de notre forêt mixte (chêne vert et blanc) méditerranéenne. Apparaît maintenant un épisode climatique qui va modifier ces données naturelles : c’est la séquence dite du Subboréal qui s’étale de 2500 à 700 ans environ avant notre ère. Les précipitations vont désormais s’accroître globalement mais simultanément une période sèche, estivale, s’installe (Vemet 1976). Pour se représenter les paysages végétaux passés, le botaniste a d’autres méthodes que celle de l’étude du pollen. On prend des charbons de bois provenant de foyers domestiques préhistoriques. Ces charbons sont, après une préparation assez simple somme toute (rien à voir avec le traitement des sédiments à pollen) examinés soit au microscope à lumière réfléchie soit à celui électronique à balayage. L’allure des vaisseaux conducteurs de sève permet de mettre un nom (de genre dans la plupart des cas, souvent d’espèce) sur le charbon considéré. Le botaniste, alors, interprète ces nouveaux graphiques où s’étale la liste des espèces végétales ainsi découvertes. C’est cela l’Anthracologie. Si l’on examine maintenant le paysage végétal reconstitué de nos régions et si l’on superpose, en pensée, à la fois ce nouveau climat et ces hommes quelque peu différents par leur technicité qui l’habitent, nous pouvons formuler des conséquences importantes. En effet, nous voyons sur ces diagrammes se développer de façon certaine le chêne vert, surtout sur la zone littorale (La Clape) - Le chêne blanc, lui, est en recul. Le Yeuse (chêne vert) moins exigeant en eau en été que son compagnon le chêne blanc peut parfaitement, dans ce “créneau climatique”, se développer à ses dépens.
Mais le problème est maintenant plus complexe : l’homme a un impact sur le paysage. Et les analyses, diagrammes, fouilles, montrent simultanément en écho, l’influence certaine indubitable, de l’homme sur son environnement. Car il défriche cet homme du Cuivre. Il défriche sous l’influence de la poussée démographique, sous les besoins sans cesse grandissants de ressources vivrières. Où place-t-il ses cultures ? Pas sur les calcaires massifs, bien sûr, mais dans les fonds, les fonds alluviaux et limoneux somme toute assez fertiles des petits bassins dont la garrigue abonde. Il se heurte là au chêne blanc qui, lui aussi, a besoin de terres profondes... Ainsi, par ses défrichements l’homme a commencé par favoriser peu à peu le chêne vert, notre yeuse. Apparaissent alors toute une série de villages véritables, aux maisons groupées, en hameaux. Des hauts bassins du Lez et de la Mosson aux gorges du Gardon et même dans l’Uzège on en compte 150 environ. Chez nos voisins de l’Hérault, les archéologues (Audibert J.) ont mis en évidence une véritable guirlande de villages dans la vallée de la Mosson (“La vallée de l’énéolithique”). Plus près de nous à Conquette (Saint-Martin-de-Londres), à Soulas (Viols-le-Fort) à Fontbouisse (Villevieille) et à Cambous (Viols-en-Laval, Hérault) de nombreuses habitations, grâce à la persévérance des fouilleurs, ont été mises au jour. Tout près de Nîmes, dans la plaine de la Vaunage, des auteurs (Marignan E ; Aliger M. ; Hugues C. ; Py M. et F. ; Roger J.-M.) ont découvert et étudié les lieux de vie et les habitudes de ces “hommes du cuivre” dont la plus brillante civilisation, dans nos garrigues, est celle dite de Fontbouisse (station éponyme, déjà citée). Les sites abondent : Les Matrasses (Nages), Largellier (Calvisson), Font d’Aran (Saint-Côme), Pesquier (Congénies),Canteperdrix (Calvisson) (Roger J.-M. 1982-86).
Pour essayer de vous représenter l’importance de ces peuplements, allez vous promener à l’admirable village de Cambous (déjà cité). Il y a là quatre groupes de “maisons”, quatre hameaux en quelque sorte. Chaque groupe compte 8 à 10 cabanes. Ce sont de grandes bâtisses aux murs/terriblement épais, en pierre de « clapas ». Marchez entre celles-ci. Pénétrez dans l’une d’elles reconstituée. Laissez venir à l’esprit des images... L’examen attentif de l’organisation de ces villages laisse rêveur (Gasco 1976). Toute la nature se domestique, s’artificialise. Il y a maintenant une coupure nette entre l’homme et son milieu naturel. Chaque activité humaine a son correspondant sur le terrain. L’espace se morcelle, se spécialise, il y a complémentarité absolue entre les diverses zones de travail. En général le village domine une dépression, vallée ou cuvette. La terre est ici profonde, cultivable. Là se trouvent les céréales. Là-haut, sur le plateau, le bois de feu, le chêne. Entre ces boqueteaux d’yeuse, le parcours à moutons... Et le village même est souvent situé au point de rencontre exact des couches épaisses de calcaires, grands réservoirs hydriques souterrains, et celles des marnes, ou argiles imperméables, sur lesquelles glisse le liquide si rare jusqu’à la proximité du village où il apparaît. Mais gravissez la côte de Clarensac et contemplez la répartition des vieux villages vaunageols : la nuit des temps a des racines si longues... Cette civilisation dite de Fontbouisse est largement communautaire, le village est organisé, le tissu social est solide. Un véritable commandement s’installe. Il y a peut-être aussi un liant pré-religieux (n’oubliez pas que de nombreux menhirs et dolmens continuent depuis la civilisation de Ferrières à être utilisés dans nos garrigues). Nous avons maintenant la preuve de grands défrichements : abondance de meules, de gros outils de silex pour abattre les troncs, de solides faucilles simples toujours en silex, des parcs à moutons, des “grottes-bergeries”. Cette véritable civilisation va irrésistiblement entraîner la dégradation de notre sylve. Et le cycle infernal commence : brûlis pour gagner des surfaces sur la forêt faisant apparaître le sol nu et provoquant la perte de l’humus fertile par érosion due au ruissellement... L’explosion à la fois économique et démographique de ces hommes de Fontbouisse, continue et parachève celle de leurs ancêtres immédiats, ceux de la civilisation de Ferrières qui terminait le Néolithique. Sur le terrain il n’y a pas de coupure nette, de limite tranchée. Il y a une sorte de continuum. Mais maintenant l’ampleur des actions humaines est très largement perceptible pour l’archéologue. L’homme défriche comme jamais auparavant il ne l’avait fait. Il se tourne maintenant en entier vers la société de production. Les dégâts de cette explosion démographique et économique sont-ils à l’origine de la crise ultérieure, celle des hommes du Bronze ? La garrigue apparaît ici réellement Les grandes étendues de nos plateaux vont basculer définitivement et jusqu’à nos jours dans l’élevage de ce petit ruminant qu’est le mouton (et pour une moindre part la chèvre). Car c’est en fonction des possibilités d’un pays que celui-ci se spécialise. Par nos ressources, par notre climat, nous étions, languedociens, prédestinés géographiquement à devenir pasteurs. Et pendant plus de 4 000 ans la silhouette du berger fera désormais partie intégrante de nos austères garrigues.
La garrigue aux derniers âges des métaux A l’époque suivante, celle du Bronze, le climat reste toujours chaud. Le fond culturel, chalcolithique, perdure quelque temps. Il semble qu’il y ait eu, à cette période, qui dure de 1 800 à 700 ans avant J.C., une sorte de récession. Beaucoup moins de lieux de vie sont fréquentés, à l’inverse du faste chalcolithique. Dans le nord de la région, à l’entrée des gorges de la Cèze (grotte du Hasard, à Tharaux) et à leur sortie, à Montclus (aven du Travès et à celui de Goudargues, proche) on a trouvé l’outillage de ces hommes. Notre vallée du Gardon, elle aussi, garde, en ses grottes, les restes de cette civilisation (à Saint Vérédème ou à Vers par exemple).
A proximité de la Vaunage et près du cours du Rhôny, quelques traces de campements apparaissent. L’habitat le mieux connu est situé à proximité de la source Perrier (Codognan - Gard) (Roger J.-M. 1982-86). A Vauvert (Gard) on a mis au jour de nombreuses haches datant du Bronze moyen. Il s’agit vraisemblablement d’un dépôt de fondeurs.
Dans les garrigues nord montpelliéraines des sépultures à inhumation sont attestées (à Cazaril par exemple). Il y a d’autres lieux, en Languedoc oriental, où l’on a trouvé aussi les traces de ces ancêtres. Par contre le “semis” de ces stations sur une carte est plus lâche qu’à l’époque précédente. Reflux démographique ? Problèmes économiques ? Epidémie ? Invasions ? Ou bien simplement un manque d’information ? (fouilles archéologiques incomplètes) (Guilaine J. 1982). Mais le genre de vie est toujours du type éleveur-agriculteur et, à la fin de cette époque, vers - 700, de grands courants humains, les uns méditerranéens, les autres continentaux laissent présager un changement complet de civilisation. En effet, des éléments celtiques, venant de l’Europe centrale commencent à apparaître dans notre Midi languedocien. Ils sont porteurs d’un nouveau métal, extrêmement performant : le Fer. Mais pendant de nombreuses décades la métallurgie du cuivre reste dominante, l’emploi du fer se faisant très progressivement, à petits pas. En même temps, toujours vers 700 ans avant J.C., le climat, tel que nous le connaissons, s’installe. La température devient plus fraîche et l’humidité plus importante (période subatlantique). C’est alors que commence pour notre Languedoc une ère bénéfique. Il faut insister, à ce point précis de notre histoire, sur l’importance de notre situation géographique. En bordure de la Méditerranée, notre région va recevoir les influences des pays prestigieux : d’abord de l’Etrurie, puis, très rapidement, de la Grèce. La large plaine littorale permet des déplacements est-ouest faciles, véritable voie naturelle faisant communiquer l’Italie et l’Espagne. Enfin, au débouché de la grande vallée du Rhône apparaissent maintenant les influences continentales. Non point de véritables invasions, mais des éléments novateurs qui s’intègrent rapidement à ce substrat indigène. Ce Languedoc oriental est donc au point géographique exact d’une triple rencontre faisant de lui une région privilégiée. Une série de vallées sud-nord aèrent et pénètrent “le pays” : celle de l’Hérault, bien sûr, à l’ouest. Mais que dire des voies secondaires navigables par endroits de la Mosson, du Lez et du Vidourle ? Ces cours d’eau sont autant de pénétrantes en direction des Cévennes, là où les terrains primaires (et du début du secondaire) apportent leur richesse minérale : or, plomb, cuivre, argent...
Dans ce cadre favorable, sous un climat agréable, le Languedoc va voir maintenant apparaître et s’épanouir “la civilisation des oppida”. Pendant 700 ans, de très nombreux villages perchés pour la plupart, véritables acropoles, entourés pour certains d’une enceinte puissante, en pierre de “clapas”, vont éclore. La Font du Coucou et le Roc de Gachonne à Calvisson, la Roque de Viou à St Dionisy (Vaunage) par exemple. Mais il y en a à Remoulins (Le Marduel) et à Beaucaire (Triple Levée) ceci pour les oppida les plus anciens (VIII et VIIe siècles). Il en existe aussi de plus récents, de plus connus, ceux de Nages (Gard) (Aliger Maurice ; Py Michel), Vié-Cioutat (Mons et Monteils - Gard), Castelvieilh (Ste-Anastasie - Gard), Roque de Viou (St Dionisy - Gard), Le Mont Cavalier (Nîmes), la Poux (Sernhac) à Gaujac, à St-Bonnet-du-Gard, à Roquemaure... La liste de ces villages perchés est longue et témoigne de l’importance de la population et de la trame humaine très dense qui s’établit à cette époque. On peut noter aussi que le nombre de ces acropoles décroît du Rhône à la Garonne.
Il existe aussi d’autres traces de l’occupation des garrigues : les tumuli. Ce sont des tertres de pierres de “clapas” peu élevés (0,8 à 1 mètre) et d’une dizaine de mètres de diamètre. A l’intérieur de cet amas pierreux on a trouvé des vases contenant les cendres du disparu. Ou bien ce sont des ossements mêmes que le tertre recèle. Ces nécropoles datent en général du VII et surtout du VIe siècle avant J.C. Ces tumuli sont très nombreux. On en trouve dans les garrigues du nord de Montpellier : à Viols-le-Fort, Cazevieille, Pic Saint-Loup, Saint-Martin-de-Londres, Saint-Mathieu-de-Tréviers (Dedet B. ; Dedet B. et Py M. 1976). Il y en a aussi dans le Gard, en Gardonnenque surtout à Dions, La Rouvière, Saint-Géniès-de-Malgoirès...
Cette façon d’inhumer, ou d’incinérer, est propre aux peuples de ces plateaux caillouteux, à ces peuples de Pasteurs. Et il existe dans ces régions, des milliers de ces tertres... N’oublions pas : ce sont toujours les bergers qui hantent nos garrigues. Ces plateaux calcaires où le feu de l’été sèche l’herbe ne peuvent et ne pourront porter que le mouton... Dans un important ouvrage sur l’oppidum de la Liquière (Calvisson - Gard), village perché du premier âge du Fer (625 à 500 avant J.C.), Michel Py (Py M. 1984) nous éclaire sur le genre de vie des peuples de nos garrigues. Les troupeaux se composent (en chiffres arrondis) de 70 % de moutons (et chèvres) ; 20 % de porcs et 8 % de bœufs, le reste étant des chevaux. Il y a donc, dans les garrigues, une forte tradition pastorale. L’oppidum a fourni aussi les indices d’activités découlant de la présence du troupeau. Ce sont des faisselles pour la fabrication des fromages, des fusaïoles pour le filage de la laine et des rondelles en céramique montrent l’importance du tissage. La mégisserie aussi est attestée de façon très élégante car si on ne possède plus les peaux on a trouvé de nombreux disques de métal qui étaient, on suppose, vraisemblablement fixés sur des harnachements de cuir. Il y a aussi un autre élément humain jouant un rôle non négligeable dans l’ouverture des forêts et donc du déboisement : c’est celui de la recherche de bois de feu pour les premiers métallurgistes. En effet, on a découvert disséminées dans les garrigues, mais plutôt celles du Languedoc occidental, des “cachettes de fondeurs”. On sait que les métaux sont surtout trouvés à l’état d’oxydes qu’il convient de réduire par le feu. A l’âge du Fer, de grands courants (ils existaient bien avant cette date) d’échanges ont lieu. C’étaient les Cévennes - ou des gisements médio-Européens - qui fournissaient les précieux minerais de cuivre ou de fer. Le métal obtenu, sous forme de lingots, pouvait être manufacturé ou échangé. Il est évident que les fours utilisés étaient de grands consommateurs de bois. Le développement de cette métallurgie allait, elle aussi, entraîner dans nos régions, de profondes modifications de paysages. Vers la fin de cette période du Fer, à partir de 400 ans avant J.C. environ, tout un marché d’échange bien établi maintenant avait lieu avec la colonie grecque de Marseille. Apparaît alors une nouvelle donnée : l’économie qui était jusqu’ici basée sur la subsistance va s’engager désormais vers l’économie de surplus. Il est nécessaire de produire plus qu’il n’en faut pour, justement, pouvoir acheter, pouvoir troquer. Cette pratique, exceptionnelle, s’institualise. Phocée échange maintenant sa céramique fine, ses objets métalliques, ses vins, tous produits de luxe et qui fascinent nos aïeux. Et pour parvenir à ce nouvel art de vivre, nos lointains ancêtres ont dû, en contrepartie, élargir le champ, au propre comme au figuré, de leurs ressources...
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