Le Pin d’Alep est un arbre bien méditerranéen. Espèce frileuse, sa répartition correspond à peu près à celle de l’Olivier. Présent dans toutes les associations végétales, ce pin n’en caractérise aucune (Molinier R. (1971 et 76) cité par Devaux J.-P. et Le Bourhis 1978). Il trouve dans les sols profonds, sa place préférée. [Mais Ozenda, Duvigneaud (1953) Loisel (1976) ainsi que Darracq, Godron et Romane, dans “Typologie Forestière 1984) pensent qu’il y a une association du Pin dans les zones les plus méridionales.] Il envahit rapidement les espaces déboisés, clairières ou friches. On le rencontre sur les pelouses à brachypodes et il colonise même les éboulis rocheux... Ce dynamisme est en rapport avec la graine facilement disséminée par le vent car munie d’une aile membraneuse. Silhouette élégante, flexueuse, son feuillage léger de fines aiguilles bruisse au vent de façon particulière. C’est un vrai méridional, l’Alep. Sa résistance au froid est faible. A moins 13° ses aiguilles sont détruites, son bois à moins 18° et son assise génératrice (cambium) meurt à moins 23° (Larcher 1970). Les hivers rigoureux de 1929, 1956 et 1985 en ont tué de grandes quantités. Son enracinement le répartit plutôt sur des terrains marneux où les alternances de sécheresse et d’humidité sont fortes (Typologie Forestières 1984). L’Alep apparaît dans nos régions pendant le réchauffement climatique (vers 6000 ans avant notre ère). L’arbre colonise les places vides. Son extension actuelle est donc récente, 100 à 150 ans, et a été favorisée par l’abandon de parcelles autrefois mises en culture (Devaux J.-P. et Le Bourhis M. 1978). Très développées en Provence, nous rencontrons des pinèdes en Languedoc oriental plutôt dans ses contrées méridionales autour des villes telles Montpellier, Sommières, Nîmes ou Remoulins. La présence du Pin pose le problème de révolution de nos forêts. Son sous-bois favorise la germination du Yeuse ou du Chêne blanc ainsi que leurs compagnes. A la longue, la pinède serait remplacée par une forêt de feuillus... mais voilà... l’incendie. Propagé par l’inflammabilité de son feuillage - l’arbre est une torche - le feu détruit les pousses que le pin est censé protéger... Voici donc le cycle infernal qui s’enclenche : le feu appelant le feu. Quand donc l’incendiaire insensé - et criminel - comprendra que le devenir de l’homme et celui de notre environnement sont liés ? “la protection de l’environnement est intimement liée à la quête du bonheur. (J.Y. Cousteau). Le problème des pinèdes est donc celui du feu. Ce dernier est un élément important de la dégradation moderne des paysages forestiers. Mais s’il est vrai que les incendies anciens étaient l’œuvre des bergers, et que l’on peut comprendre, les incendies volontaires modernes, relèvent de la psychopathologie et laisse l’écologiste sans défense devant l’absurdité d’un tel geste. H. Harant nous apprend (Harant H. 1982) que pour chaque hectare brûlé on estime que disparaissent : 300 oiseaux, 400 mammifères, 100 tortues, couleuvres ou crapauds et... 5 millions d’insectes !
L’histoire se termine... Nous voici arrivés au terme de l’histoire des garrigues. La dégradation continuelle du couvert végétal a donné cette association très particulière caractéristique de nos régions. On peut dire, après analyse des paysages et des quelques espèces décrites qu’une garrigue est une formation végétale sous climat méditerranéen, constituée par de très nombreuses espèces ligneuses. Cette association est basse, ouverte, et le substrat calcaire, très souvent apparaît. Les termes “stades régressifs” montrent bien les étapes qui conduisent de la chênaie mixte au terme ultime du désert caillouteux. De plus, la progression actuelle des pinèdes et les incendies fréquents ne sont pas de nature à laisser espérer un retour rapide à un type forêt. Pourtant, les stades régressifs décrits ne portent en eux-mêmes l’inéluctable. Il suffit simplement que l’homme n’intervienne plus... En de nombreux endroits (voir chapitre II) à Malmont, Rochefort, Belvezet par exemple les Eaux et Forêts ont, depuis des années, fait des essais, très significatifs sur les potentialités de nos garrigues. Cèdres de l’Atlas, Pins noirs poussent allègrement de concert. La végétation naturelle, peut aussi régénérer la Chênaie mixte. Les travaux de J.-P. Barry dans la Vaunage méritent toute notre attention. Cet auteur a montré que, dans nos régions entre 70 et 80 ans environ, tous les stades de reforestation sont possibles. On passe des friches aux stades post-culturaux puis préforestiers et forestiers. Ceci montre la capacité de nos régions à régénérer naturellement un environnement silvatique et ceci doit être souligné. Par contre s’il est vrai que c’est l’homme et lui seul qui est à l’origine de nos garrigues, il faut bien convenir qu’il y a aussi interaction entre ce milieu et celui qui l’a fait naître. Au fil des siècles s’est développé ce que Paul Marcelin appelle justement “une mentalité collective”. Car si la garrigue héberge l’histoire de la merveilleuse aventure humaine, nous devons à ces étendues singulières tout un état d’esprit qui imprègne le Languedocien de souche. Dérisoires les bras et outils de nos aïeux devant l’incroyable dynamisme du kermès ! Epuisants ces corps à corps avec les végétaux sans cesse régénérés, repoussant à l’envie après une coupe... vagues des générations humaines à l’assaut du front vert... Au fond du bassin, cerné de roches blanches d’une stérilité déconcertante, le miracle se profile : le mas... bâtisse aux murs épais d’histoire, havre de l’homme épuisé mais serein. Ce sont les repas autour de la grande table rassemblant des hommes rudes que la roue des saisons, peu à peu, réunit : faucheurs, vendangeurs, charretiers, bergers, bouscatiers... plaisanteries, chansons, histoires mille fois colportées... A la fenêtre une aïeule, notre aïeule, sous son fichu noir, hoche la tête au rythme d’un crochet nouant le fil du temps en des fleurs de dentelles. Les soirs au vent paisible, c’est la même main, au geste arrondi, confiant au sillon en d’invisibles graines l’espoir de féconder... C’est le même soleil dont les rayons s’inclinent et frappent l’heure, là, au grand rocher... C’est ce même soleil qui recèle et l’Histoire et ce Présent fugace, soleil qui rythme en fait la vie des végétaux avec celle de l’homme, ensembles, confondues.
Enfants de ces terres arides, vous, amis des garrigues, cheminez parmi les boqueteaux chétifs, les calcaires assoiffés, glissez entre les cades, enivrez-vous d’odeurs mûries de soleil dans ce grand pays blanc où l’ombre est un besoin. Essayez de surprendre le vieux berger absent, là, dans le silence de la draille. La plante, dans son langage à elle, fait de feuilles et d’épines se souvient... elle chuchote sa présence... Montez sur la crête, sur le “clapas” sonore... dans la limpidité de l’air, observez les moindres détails : les messages qu’ils véhiculent distillent l’expression humaine, l’intention humaine. Vous avez sous les yeux toute l’importance du savoir-faire et du savoir-être de nos pères. Leur manière de penser et d’agir réside dans des signes discrets que le paysage rend authentique. Toute la garrigue, la vraie, est là. Tout ce qui est écrit dans ces quelques pages n’est riche que du savoir du jour, et, demain, dépassé.
L’essentiel réside dans la complicité, la connivence aiguë entre l’homme et sa région, subtilités que nulle étude, la plus rationnelle qui soit ne peut atteindre, car de ce beau “pays” languedocien et de l’habitant attentif, lequel a choisi l’Autre ?
Clément Martin, Caveirac, avril 1987.
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